Prix alimentaires : les enseignes ciblent les multinationales
À un mois des négociations commerciales, les grands supermarchés boycottent la réunion préparatoire organisée à Bercy ce 2 novembre 2026. Ils exigent que leurs fournisseurs multinationaux absorbent leurs hausses de coûts pour éviter un rebond des prix en rayon début 2027.
Reporté au lundi 2 novembre 2026, le comité préparatoire convoqué par les ministres Serge Papin (Commerce) et Annie Genevard (Agriculture) a tourné court. Pour justifier sa chaise vide à Bercy, la Fédération du commerce et de la distribution (FCD) pose deux conditions non négociables.
Le syndicat des supermarchés réclame d'abord la transparence sur la part agricole dans les conditions générales de vente (CGV). Il exige aussi de séparer le cas des petites et moyennes entreprises (PME) de celui des multinationales. Selon la FCD, 53 à 56 groupes internationaux concentrent environ 75 % de la valeur des négociations.
Repères
13 novembre 2026 : publication par l'Insee des chiffres définitifs d'inflation (Hausse générale et durable des prix des biens et des services, mesurée chaque mois en France par l'Insee.) d'octobre.
1er décembre 2026 : ouverture légale des négociations annuelles sur les grandes marques (hors marques de distributeurs, viandes, fruits et légumes frais).
1er mars 2027 : date butoir de signature, sous peine d'amendes de la Répression des fraudes (6 millions d'euros infligés cette année à Carrefour).
Pourquoi les prix en rayon sont-ils sous pression ?
La tension provient d'un rebond des coûts de production qui n'a pas encore touché l'épicerie sèche. Selon l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), l'inflation provisoire remonte à +3,4 % sur un an en octobre 2026. Elle était de +3,1 % en septembre, tandis que l'indice harmonisé européen (IPCH) atteint +3,8 % en octobre.
Cette hausse pèse sur le pouvoir d'achat (Quantité de biens et de services qu'un ménage peut acheter avec son revenu disponible, compte tenu de l'évolution des prix.), tirée par l'envolée annuelle de l'énergie (+24,1 % avec le conflit au Moyen-Orient). Les produits frais grimpent aussi de +8,0 % après la sécheresse estivale. À l'inverse, l'alimentation hors produits frais n'augmente que de +0,3 % sur un an (+1,2 % pour l'alimentation globale).
Les industriels veulent répercuter leurs surcoûts d'énergie et d'emballages dans les tarifs 2027, alors que les lois EGalim (Lois votées depuis 2018 interdisant de négocier à la baisse la part des matières premières agricoles dans les tarifs des industriels.) sanctuarisent la part agricole. Jean-François Loiseau, président de l'Association nationale des industries alimentaires (ANIA), assume cette demande sur franceinfo. « Il faut pouvoir passer ces hausses jusqu'au consommateur, ça va être quelques centimes sur les pâtes ou sur les yaourts, mais c'est nécessaire. »
L'offensive des enseignes sur les profits des géants
Pour refuser ces hausses, la FCD publie ce 2 novembre 2026 une étude du cabinet Asterès portant sur 33 multinationales cotées. Entre 2017 et 2025, ces groupes affichent en moyenne 51 % de marge brute et 19 % de marge opérationnelle. Leur marge nette (Part du chiffre d'affaires qu'une entreprise conserve en bénéfice net après avoir payé l'ensemble de ses charges et impôts.) après impôts atteint 13,0 %, soit près du double du CAC 40 (6,6 %).
Ce niveau représente presque quatre fois la moyenne de l'agroalimentaire français (3,5 % sur 13 533 sociétés selon la Banque de France). À l'AFP, Judith Jiguet, déléguée générale de la FCD, accuse ainsi les multinationales de se cacher derrière les petites entreprises. « Il faut les mettre en face de leurs responsabilités et de leurs choix stratégiques », tranche-t-elle.
L'étude pointe surtout la priorité donnée aux porteurs d'actions en pleine période inflationniste. Entre 2022 et 2025, ces 33 groupes ont réalisé 848 milliards de dollars de ventes annuelles moyennes. Ils ont reversé 94 % de leur bénéfice net à leurs actionnaires. Ce taux de distribution élargi (Part du bénéfice net qu'une société cotée reverse à ses actionnaires en cumulant les dividendes et les rachats de ses propres actions.) cumule 67 milliards de dollars de dividendes et 30 milliards de rachats d'actions par an.
Leurs dividendes ont ainsi crû deux fois plus vite que leurs ventes (+5,5 % par an contre +2,7 % entre 2022 et 2025). Sur neuf ans (2017-2025), les seuls dividendes absorbent 67 % du résultat net (contre 57 % pour le CAC 40). Sur huit intervalles annuels, cette part connaît cinq baisses et trois hausses. Elle oscille entre un pic de 86 % en 2017, un creux de 58 % en 2021 et 73 % en 2025.
Sur le panel constant de 19 multinationales cotées suivi par Asterès, la part du résultat net reversée en dividendes évolue entre un maximum de 86 % en 2017, un point bas de 58 % en 2021 et 73 % en 2025.LaBanque.org — données : Cabinet Asterès / FCDSource
Un panel mondial qui mêle alimentation et cosmétique
L'étude commandée par les distributeurs comporte toutefois deux limites méthodologiques qu'elle mentionne elle-même. D'abord, 23 des 56 grands fournisseurs internationaux listés par la FCD ont été exclus faute de comptes publics complets. Des géants non cotés ou familiaux incontournables dans les rayons français — Lactalis, Ferrero, Mars, Barilla, McCain ou Andros — échappent au calcul.
Ensuite, les 33 sociétés cotées retenues sont analysées à l'échelle mondiale en dollars. L'échantillon mêle l'alimentaire à des géants des cosmétiques et des spiritueux (L'Oréal, Procter & Gamble, Pernod Ricard, Diageo), bien plus rentables. Les groupes alimentaires français du panel (Bonduelle, Fleury Michon, LDC, Savencia) figurent d'ailleurs en bas de tableau, proches de la moyenne nationale.
Marge nette ou capitaux engagés : le vrai match
Au-delà du panel, le duel oppose deux logiques comptables. En magasin, les supermarchés pratiquent l'achat-revente rapide, avec 2 % à 10 % de marge commerciale sur les produits d'appel (sodas, café, pâte à tartiner). Ils se rattrapent sur les produits frais et les fruits et légumes, où la marge grimpe entre 20 % et 45 %.
Comparer la seule marge sur ventes occulte toutefois le poids des usines. C'est ce que souligne l'étude de l'Institut de liaisons des entreprises de consommation (ILEC), menée par le professeur Simon Parienté sur les comptes 2024. Pour produire 1 € d'excédent brut d'exploitation (Richesse produite par l'activité courante d'une entreprise avant déduction des impôts, des frais financiers et de l'usure des équipements.) (EBITDA), un industriel alimentaire français immobilise 13,40 € de capitaux, contre 6,30 € pour un distributeur indépendant.
Acteur analysé
Marge nette sur ventes
Rentabilité des capitaux (ROCE)
Dividendes (% des ventes)
33 multinationales cotées (Asterès)
13,0 % (2017-2025)
13,7 % (2022-2025)
9 %
Industrie alimentaire française (BdF / ILEC)
3,5 % (2018-2024)
7,7 % (2024)
2 %
Distributeurs indépendants français (ILEC)
2,8 % chez E.Leclerc (2024)
14,5 % (2024)
Non publié
Mesurée par la rentabilité des capitaux employés (Ratio rapportant le résultat opérationnel après impôts aux capitaux immobilisés (usines, stocks, magasins) pour faire tourner l'entreprise.) (ROCE), la hiérarchie s'inverse en France. En 2024, les trois grands groupements d'indépendants (E.Leclerc, Intermarché et Coopérative U) cumulent 53,2 % de part de marché. Leur rentabilité des capitaux atteint 14,5 % en moyenne, et grimpe jusqu'à 17,9 % dans le Sud-Est. C'est près du double des industriels alimentaires français (7,7 %) et davantage que les 33 multinationales étudiées par Asterès.
BNP Paribas, Crédit Agricole S.A. et Société Générale cumulent plus de 7,33 milliards d'euros de bénéfices nets au troisième trimestre 2026. Longtemps freinés par le stock de prêts à taux fixe, les réseaux français profitent du renouvellement des crédits et du repli du taux du Livret A.
Le groupe Crédit Agricole a dégagé un bénéfice net en hausse de plus de 28 % au troisième trimestre 2026, à 2,78 milliards d'euros. Malgré des revenus records en banque d'investissement, l'action de son entité cotée a cédé 2,62 % à l'ouverture à Paris.
Le réassureur français SCOR dégage un bénéfice net de 206 millions d'euros au troisième trimestre 2026. Ce résultat dépasse de 30 millions d'euros la prévision moyenne des analystes. Malgré les catastrophes naturelles estivales, la solidité financière du groupe se renforce avant son plan stratégique du 3 décembre.
Face à la mobilisation sur le pouvoir d'achat, l'exécutif étudie une hausse du Smic dès la fin de l'année 2026. Au-delà d'une simple avance sur janvier, un coup de pouce porterait la revalorisation autour de 1,5 %. Cela représenterait environ 22 € net de plus par mois.
Depuis le 1er novembre 2026, les retraites complémentaires Agirc-Arrco augmentent de 1,4 % pour 14 millions d'anciens salariés du privé. Le virement revalorisé part le lundi 2 novembre, après un an de gel. Ce taux reste sous l'inflation de 2 % pour respecter l'évolution des salaires.
Le procès des « Dubaï Papers » s'ouvre ce 2 novembre 2026 devant le tribunal correctionnel de Paris jusqu'au 3 décembre. Treize personnes et trois sociétés comparaissent pour avoir aidé 322 résidents français à soustraire au moins 54 millions d'euros d'impôts.